L’aube de l’An 1 après la nuit

 

J’ai écrit ce texte (et il fût totalement déconstruit depuis) après les événements de 2015 qu’il paraîtrait presque indécent de présenter aujourd’hui. Énervée contre les monstres, je l’étais également contre ces vivants qui refusaient toute forme d’abattement ou de déclin. Pour moi, notre guérison dépendait de notre peur et notre propension à comprendre cette dernière, non pas d’une obsédante stratégie d’évitement au nom de la sacro-sainte pensée collective.

 

Affronter un sentiment, peur, chagrin, douleur, colère, c’est le rendre moins abstrait, plus connu. Il semble devenir alors plus maîtrisable. Il me faut donc comprendre ma peur, la laisser m’envahir, ne plus la repousser en permanence. Découvrir derrière elle l’incroyable phénomène de résilience qui nous pousse à avancer dans cette obsolescente existence.

Donc là j’ai peur, genre beaucoup. Genre des fous, de l’idée de Dieu que se font les hommes, des fissures de notre Démocratie qu’ils essaient d’agrandir, de la perte de confiance de toute une population.

Vendredi 13, l’inhabituelle charge de travail un brin routinier qui m’assaille. La perspective d’un doux week-end me galvanise. Au programme, piscine, le dernier James Bond et même une petite soirée posée, le tout saupoudré des douceurs naissantes d’un amour passionné.

Je crains pour la vie de mes proches ainsi que pour la mienne. Et je n’ajouterai pas « égoïstement » parce qu’il y a la place pour tous dans mes pensées et mon cœur.

Intellectuel et stressant, Paris vibre autrement une veille de samedi. Une soirée improvisée arrosée de vin rouge et de Schtroumpfs se dessine. Nous rions aux blagues douteuses des uns et des autres, nous moquons un peu sans trop le dire des déboires amoureux de certains qui manifestement n’optent pas pour la bonne manœuvre. Tout commence sans peine à se dérouler sous nos pieds, humeurs et bouteilles sont savoureuses. Soudain, il devient évident que notre arrivée tardive n’est cette fois responsable à moitié seulement du raccourcissement expéditif de ce joyeux foutoir.

Je crains pour l’idée que l’on se fait de notre vie libertaire que d’incultes inconnus tentent de souiller, je crains pour la libre pensée et la libre croyance, pour mon amie voilée jeune maman, ma plus vieille amie mariée à un algérien et pour tous mes copains musulmans de près ou de loin, même pour ceux qui ont seulement « l’air de l’être ». Oui, je crains.

Réceptionné par toute notre stupeur, un coup de fil est reçu. D’abord, nous n’y croyons pas. L’information est indigeste, la bouchée trop grosse. Et puis nous serions selon les dires de notre interlocuteur au cœur de la scène. Donc non. Nous nageons dans le délire d’un fou doublé d’un drôle d’idiot. Quand même… Nous tendons l’oreille et réalisons qu’un étrange fond sonore remplace le remue ménage bruyant des nocturnes banales de notre capitale.

J’ai peur de devoir adapter ma vie en fonction de ces miettes, ces simulacres d’êtres humains, ces gros connards qui font jurer les chirurgiens en salle d’opération à 4h du matin, les mains dans une gamine de 16 ans qui n’a eu pour seul tort que d’avoir rigolé trop fort.

Des soubresauts percutants et vifs, petites détonations désorganisées, résonnent dans le noir. Des sirènes, des gens qui courent, l’étonnement rend nos yeux à tous plus grands à mesure que les minutes s’écoulent. La télé sur le Web semble avoir été accaparée par d’autres et nous peinons à nous emparer d’un de ses bouts, histoire de savoir.

J’ai peur de la peur de ma mère, suffocante, incontrôlable, celle qui lui fait perdre des points de vie et la raison. Peur des représailles, des balles qui arrachent les mâchoires, entaillent, creusent, défigurent. Des fous qui profitent de la folie des autres pour laisser s’exprimer la leur. Et par dessus tout, j’ai peur que la peur elle-même ne me fasse perdre toute capacité de réflexion maîtrisée, que je ne puisse mesurer mes propos et gérer ma pensée.

Les appels commencent à être donnés, signe d’une vie qui coule toujours. Aux proches, à la famille, aux aimés. Au milieu, certains textos rendent la réalité plus solide, glacée, ahurissante. Une copine est blessée, deux balles dans la jambe. Elle souffre, ne peut éviter l’hôpital si elle ne veut pas mourir. Mourir ! Nous sommes dans le film. J’ai tellement de mal à percuter, j’en explose de rire si fort que les autres ne le croient pas. Difficile de les en blâmer, le surréalisme est franchement excessif. Rien de tout cela n’est crédible.

Nous n’allons pas gagner, pas contre la peur ni contre la terreur. Nous ne gagnons pas contre une idée, un concept, la folie de l’homme. Je ne vais pas non plus me résigner à mourir dans de si funestes et oh combien nébuleuses circonstances. Pardon mais je ne mourrai pas une bière à la main. Si front il y a, alors il faut s’y jeter. Mais n’allez pas me dire que boire des coups en terrasse, c’est résister !

 Cinq versions d’un vin terreux et une bonbonne de gaz stimulant notre paranoïa plus tard, nous nous endormons blottis à quatre sur un lit de fortune, grelotants. De froid ? Pas sûr. Peu d’heures s’écoulent encore et nous montons sur des vélibs pour rentrer sans nous attarder, parce que s’attarder comme s’attabler pour profiter des dernières douceurs de l’automne, c’est mourir, de toute évidence. Nos coups de pédales, plus vifs que jamais, ne nous ont rarement parus aussi lents qu’à cet instant. 

Je vais me déplacer autrement, prendre le métro autrement, ne plus me mettre dans un coin en quête de ma quiétude toute personnelle et imaginaire. Je vais privilégier le strapontin sur lequel sitôt assise, sitôt sortie. Je pense même à éviter quelques mois de porter des talons trop fins, trop hauts, au profit de baskets qui me rendront plus véloce.

Nous avons marqué notre affection de je t’aime ampoulés, serré dans nos bras respectifs l’amour qui nous unissait comme s’il pouvait partir effrayé comme nous par cette haine carnassière. Et puis nous nous sommes reclus, dominés et passifs, subissant notre frayeur pas si vaine que cela ce jour-là. Elle semblait soutenir la pensée collective dans un temps suspendu qu’on ne comprenait pas. Et de nous réfugier dans des films sans peur, terreur, ni violence, mettant pause parfois pour vérifier qu’un drame n’est pas, une nouvelle fois, survenu au pied de nos fenêtres.

On en vient donc à choisir des habits plus pragmatiques, une vie plus pratique, des endroits en fonction de la visibilité de leurs issues de secours, étrangetés dont on a récemment découvert l’existence et le grand intérêt.
Paris, ville qu’on a souvent maudite mais qui nous souriait et nous rendait heureux, qu’on a courue pour le plaisir, découverte à travers l’histoire de ses rues, traversée pour se nourrir… Paris nous a vus nous enfuir, nous éloigner de ces sonorités jusqu’alors inconnues. Mais elle, cette ville des lumières, des arbres gravés et des catacombes, qui a déjà tout vu, tout entendu, tout subi, renaît plus puissante, rassérénée et nous demande de simuler l’optimisme, de fendre nos visages d’un sourire vivace pour faire disparaître ces vilaines grimaces. Alors suivons, continuons la lutte qu’elle a commencée en vivant et profitant, la méfiance en plus et un défaut de légèreté. Mais s’il vous plaît, ne me dites pas que boire des coups en terrasse, c’est résister.

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