Dimanche 30 mars 1997

J’ai 12 ans. Suffisamment grande pour comprendre, pas assez pour participer (ou si peu), le monde s’active autour de moi.

Les petites mains dressent la table dans le grand salon baigné de lumière. Une lumière douce, ocre et or, irréelle, bienfaitrice. La décoration se veut à la fois simple et sophistiquée comme ma mère la tenancière de ces lieux. Une lointaine odeur de glycines, de laurier-sauce et d’herbe mouillée par la rosée printanière se mêle aux effluves tenaces et puissantes des mets que nous allons déguster dans quelques heures.

La cuisine, lieu de vie privilégié dans une famille italienne (du moins c’est ce que j’imagine), semble soumise à une effervescence peu commune, celle réservée aux jours de fêtes. Si on s’accroche à la temporalité, on réalise que ces réunions exceptionnelles tombent sous le joug du calendrier catholique. Là où une immense tablée s’expose, « Dieu »n’est jamais loin. Et aujourd’hui à ce qu’on m’a dit, Dieu accueille son fils à sa droite, son fils ressuscité, mort par la main des hommes. Aujourd’hui, nous sommes le dimanche de Pâques.

En attendant, ce genre de considération n’effleure pas ma conscience. A 12 ans, on fait ce qu’on nous dit de faire, on s’amuse, on rit, sans se soucier le moins du monde du reste. Une seule chose apparaît comme une évidence : ces moments de communion sont de véritables instants de joie fulgurante pigmentant mon heureux quotidien. Alors quand je descends de ma chambre après m’être douchée, habillée et apprêtée longuement, je ne peux qu’apprécier les éclats de voix et de rire qui animent cette maison.

Ma grand-mère, ma mère et ma tante s’affairent en cuisine. Leurs voix éclaboussent les carreaux verts surplombant l’imposante cuisinière d’époque, s’entrechoquent. A se demander même si ces trois femmes s’écoutent. Malgré tout ce vacarme, il règne une harmonie générée par le bruit. Comme si, par-delà les apparences, tout ce boucan était minutieusement organisé autour de l’âme de ce repas. Une musique pour nos cœurs.

Une odeur de gigot flotte délicieusement dans l’air et une délicate sauce aux champignons cuit sur le feu. M’armant d’un quignon de baguette à peine refroidie après m’être faufilée dans la cuisine, je plonge ma main gourmande dans la poêle pour récupérer quelques instants de saveurs familières. Dieu que c’est bon ! On rouspète en me laissant faire. On a l’habitude. Et puis c’est la fête, j’ai presque le droit.
L’huile d’olive apparaît omniprésente, nous environne. Dans ce que je goûte, ce que je sens, ce que je vois. Les oliviers de ma mère plantés derrière la maison sont là pour en témoigner.

Les femmes de cette famille semblent d’ailleurs avoir été pétries dans l’huile d’olive. Comme moi. Et pourtant, c’est comme si elles n’assimilaient que les bonnes propriétés de ce gras fertile. Moi, je crois avoir l’impression que, plus tard, cela ne sera pas mon cas.
Dans cette famille, personne n’est trop gros, trop gras. Chacun semble parfaitement convenir à sa propre mesure, chacun se porte exactement comme il se doit, en parfaite santé, vaillant et fort.

Comme à son habitude, mon père n’est pas encore là. Il arrivera quand nous aurons déjà commencé. Même un jour de pâques, un docteur doit s’occuper du bien-être d’autrui, de ces inconnus qui l’accaparent jusque tard dans la nuit. Droit comme la justice, mon père ce héros n’échoue jamais dans sa quête et qu’importent les incompréhensions qui l’attendent à la maison. Il sauve des vies et se fait gronder parce qu’il est en retard pour le déjeuner. Pour cela, il mériterait une médaille. Il semble s’en être accommodé avec le temps.

Comme nous tous. Comme nous nous sommes habitués, nous leurs enfants, à ses arrivées tardives et aux envolées lyriques de sa femme, notre maman. Dans cette famille, on engueule comme on aime. Les cris sont des marques d’affection suprêmes. Les reproches n’existent que pour malaxer avec amour ceux que l’on infantilise souvent. Et nous de ne pouvoir, désormais, plus nous en passer.

Une fois dans la cuisine, je ne coupe pas aux demandes d’aide intempestives précédées d’une houle accusatrice : « toujours après la bataille ». Mes frères jouent dans le jardin à se fracasser à coup de bâtons, leurs nouvelles épées, et à organiser leurs futures bêtises. Mettre la main à la pâte ne fait absolument pas partie de leurs priorités. Ma mère leur demande bien de venir plus d’une fois, mais abandonne souvent à la troisième invective. Je ne manque pas, de mon côté, de faire remarquer que ce n’est absolument pas juste, que les deux zigotos ne participent pas aux corvées. Déjà révoltée, déjà combative. On me présente cela comme une fatalité. Qu’ils débarrasseront la table ce qu’ils ne font pourtant jamais. Bref, si contre eux j’ai souvent gagné la course à la soupe, ce jeu-là apparaît comme perdu d’avance en dépit de mes « époumonnages ».

Je me mets donc à aider et ce sans grande ambition. Débarrasser le lave-vaisselle, le remplir, voir s’il ne manque pas l’eau, ni le sel, ni le pain à table, voilà le lot de mes maigres attributions. J’arrête de rechigner mais pas de bon cœur. Quelle injustice ! Mes mères sont à la cuisine mais je ne suis pas encore mère ! Pourquoi ne suis-je pas avec les garçons dehors, les grands garçons dedans qui sirotent une bière devant la formule un ou le tennis (clichesque tableau) ou mes cousines en haut qui se déguisent ?

Ma tâche terminée, je vais me blottir dans les bras chauds et charnus de mon papy, puis de mon papa (il est arrivé !), en attendant l’heure du repas. Eux me câlinent de leurs voix amoureuses. Mon papy termine nos embrassades par, « mais qu’est-ce qu’on doit faire avec celle-là, Dieu bénisse », d’un ton ému. Mon père lui s’enquiert de mon état, m’appelle sa fille ou sa grande, d’une manière enjouée, une lueur de fierté dans son regard. Ce qu’il doit l’aimer son aînée, nulle possibilité d’en douter.

Et puis, arrive le moment de la procession vers les chaises tirées. Chacun sa place, chacune attribuée par les mères. Je finis souvent à coté de mon papy, de mon père ou de mon oncle. Assise à côté de mon grand-père, ce dernier m’avertit bien vite, d’un clin d’œil appuyé : « tu ne manges pas dans mon assiette. » Ces petites phrases sont les ponctuations légères de ma petite existence.

Rapidement, ma main dans le plat piquant une olive, je me fais reprendre par l’une de mes mères. Ma maman, la vraie, a comme à son habitude confectionné les meilleurs plats de famille pour notre plus grand bonheur à tous. Sa manière à elle de nous montrer à quel point elle nous aime. Nous nous empressons de manger cet amour avec délectation. Et c’est sûrement pour elle la plus belle preuve de tendresse éternelle.

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