Non, je ne suis pas folle.

Il y a quelques jours, mon meilleur ami a posté sur les réseaux sociaux une vidéo d’une copine et moi-même, un brin éméchées, en pleine partie de danse endiablée sur du son en béton armé.

Elle ne dure que quelques secondes cette vidéo. On n’est pas franchement bien habillées, on ne fait pas attention à nos gestes, à la posture, à nos coiffures, je crois même (pardon maman) que je fais mine de lui donner la fessée. La caméra, on sait plus ou moins qu’elle est là parce qu’on a vu le pote, hilare, dégainer son portable à une vitesse épique sans savoir sur le moment s’il utilisait un mode vidéo ou photo. Et puis on s’en fout, on s’amuse, on rit, on rit tellement. On fait vraiment « les folles » … en somme.

J’avoue avoir eu envie de me cacher après publication de l’œuvre. Je me suis retenue avec ardeur de supprimer le contenu partagé sur mon journal Facebook. Travaillant moi-même dans le Web et conscientisant que trop l’inaltérabilité du contenu sur Internet, j’ai pensé l’espace d’un instant à mon e-réputation. Au demeurant, elle reste diablement drôle et empreinte d’amour du moment présent cette vidéo. Et puis merde, ce n’est pas comme si c’était une sextape. Alors, au motif qu’il faut jouer le jeu, je l’ai laissée visible, en l’état.

Plus de 700 vues plus tard, les premiers commentaires sont tombés. Nos amis s’en sont amusés, tous ont fait preuve de bienveillance, pas un mot n’a sauté plus haut que l’autre, rien n’a déraillé. On nous a simplement et gentiment traitées de dingues, de folles, de tarées. Rien de bien méchant. La folie douce a un côté vraiment attachant.

Et pourtant, pourtant, ces petites vannes sans importance, marques d’affection pour certains, m’ont affectée, agacée. Pire, je me suis sentie, sans en saisir la raison, rabaissée, mise à terre, meurtrie. Alors j’ai réfléchi. Je me suis posée, ai creusé le pourquoi, pour voir un peu ou cela me menait, comme ça.

A ceux qui me diront que je suis susceptible, je leur chuchoterai que non, ce serait trop facile. On ne peut pas dire non plus qu’on est mal entourés. Je dis « on » car ce genre de petite accusation de défection mentale est l’apanage de la plupart d’entre nous. Tous responsables et tous concernés. Qui n’a jamais dit ou subi un « ca y est, tes plombs ont sauté » ?
Il serait également réducteur et un tort que d’associer cette pensée à la cause féministe ou d’emprunter la voie de la genrification de ce débat. Hommes et femmes sont touchés, sans distinction, sommés de redevenir inertes. Seule la manière diffère je dirais.

Plus que le ton de la blague, c’est la redondance qui m’agace. Rétrospectivement, j’ai réalisé que, souvent, on me traitait de tarée. Quand je danse à m’en casser les chevilles sur du Muse ou que je clame mon amour dans des escaliers un peu pour rigoler mais surtout parce que je suis une indéfectible amoureuse. Il y a eu aussi la fois où j’ai ri manifestement trop fort. Parce qu’il m’est arrivé de porter des pantalons de garçon, parce que j’adore les gros mots de la langue française surtout quand il s’agit de les dire à voix haute, sans raison autre que d’en entendre les sonorités. Parce que je suis une … originale. Un mot qui sonne comme une insulte, putain.

J’ai poussé ma réflexion jusqu’à imaginer les risques de la pratique sur la confiance en soi. Et de réaliser avec effroi que ces répétitions pouvaient créer des chimères dans la tête de celui qui en manquait, l’éloignant inexorablement de sa meilleure incarnation de lui-même, que ces petites, ridicules et sans intérêt invectives pouvaient s’empiler au fil des années et écraser de tout leur poids notre originalité, le caractère unique de nos identités, nos facteurs d’inédit. Je me suis moi-même longtemps bridée, rendant VOLONTAIREMENT mon dynamisme, ma beauté, mes expectatives et mes émotions normatifs et acceptables aux yeux des gens. Tout cela parce que certains, sans le vouloir et victimes eux aussi de ces mêmes plaisanteries, ont estampillé mes particularités « excentriques ». Encore un gros mot.

Je vis, comme beaucoup d’entre nous, dans le respect quasi total du comportement dicté par notre société. Je ne vocifère pas, respecte (presque toutes) les règles qu’on nous impose. Je ne cours pas nue dans la rue en pleine journée (ni en pleine nuit), ne hurle pas à la lune à 3h du matin (à poil ou pas), ne frappe ni n’insulte les gens hagards sur les grands boulevards. J’aurais parfois même le stupide réflexe de m’interposer en cas de bagarre. In fine, il m’a fallu réapprendre à extérioriser. A ne plus culpabiliser de ne pas avoir un avis suffisamment tranché sur tel ou tel sujet. A ne plus être un modèle de sécurité. Bref, à vouloir que des choses m’arrivent.

On a tous eu l’occasion de côtoyer des gens qui exprimaient leur détresse émotionnelle par de la méchanceté gratuite, en allaient à choisir des cibles vulnérables pour se sentir mieux dans leur désarroi. Ce sont eux les fous, eux les coqs du poulailler si vous vous laissez tatouer comme un poulet fermier. Alors, quand on nous traite de fou, de taré, de dingue parce qu’on danse sur du son un peu fort, qu’on saute partout parce que la musique nous plaît, qu’on laisse éclater notre joie lorsqu’un but est marqué ou qu’on porte du vernis jaune poussin, vert pomme ou bleu électrique pour suivre non pas la mode mais nos envies, je me dis que la société que nous bâtissons pour nos enfants n’applique probablement pas la bonne méthode.

Laissez-moi être libre dans ma pensée. Laissez-nous la joie d’être ce que nous sommes. Soyons libres de nos mouvements, des élucubrations de nos âmes perfectibles. Ce n’est pas parce que certains ne sont pas capables de lâcher prise que ces autres qui ont enfin acquis cette compétence ne doivent pas en profiter. Ne traitons pas les gens de fou, même pour rigoler. Cela les rabaisse, les déprécie, les catalyse. Pire, cela entrave leur créativité, les enfermant dans des carcans gris dégueulasse. Cela crée des moutons malheureux qui avaient pourtant le rêve d’être des loups. Ou des brebis. Ou des chèvres. Ou des poissons rouges. Ou de simples licornes.

Baladons-nous nus, crions notre amour à l’inconnu du fond du bus, hurlons à la lune à 3h du matin. A celui/celle qui vous traiterait de taré, argumentez en disant que vous êtes un/e artiste, que oui, c’est là votre façon de vous exprimer. Et tant pis si cela lui déplaît. N’allez pas jusqu’à le/la taper, dites-vous que son processus de réflexion ne s’est pas enclenché, que pour lui/elle, ce n’est pas encore le moment, simplement.

Si c’est cela être fou aujourd’hui alors oui, clairement oui, je suis folle, complètement barrée, totalement allumée. Là n’est plus la question. La question qu’il faut surtout se poser, c’est ce que vous, vous attendez pour le devenir aussi, du coup, maintenant que vous savez.

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